La recomposition de la diplomatie culturelle russe : du recul européen au redéploiement africain
Depuis quelques années, les relations russo-africaines connaissent d’importantes recompositions, marquées notamment par le renforcement progressif de la diplomatie culturelle russe. Ces transformations sont visibles à travers le développement du réseau desMaisons russes, structures relevant del’Agence fédérale Rossotroudnitchestvo. Placée sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, cette agence constitue l’un des principaux instruments de la diplomatie publique russe. Elle a notamment pour mission de promouvoir la langue et la culture russes, ainsi que de développer des programmes éducatifs, des coopérations culturelles, humanitaires et scientifiques. À travers ses différentes activités, Rossotroudnitchestvo participe au déploiement de la diplomatie culturelle russe dans plusieurs régions du monde.
La guerre en Ukraine et les tensions russo-occidentales ont profondément affecté le dispositif de la diplomatie culturelle russe en Europe. En juillet 2022,l’UE a adopté des sanctionsvisant l’Agence fédérale. Depuis lors, plusieursMaisons russes ont été fermées ou suspendues,notamment auDanemark, en Croatie, enSlovénie, en Roumanie, en Macédoine du Nord et au Monténégro. Parallèlement, le continent africain apparaît comme un espace de développement et de redéploiement du réseau des Maisons russes dans un contexte marqué par l’accroissement de la présence diplomatique, médiatique et culturelle de la Russie. Dès lors, la dégradation des relations russo-européenneset le retraitprogressif des Maisons russes en Europe semblent favoriser la recomposition de ladiplomatie culturelle russe. Cette évolution s’est notamment accompagnée de l’ouverture de plusieurs Maisons russes sur le continent,faisant de la diplomatie culturelle un levier important dans les relations entre la Russie etles États africains.
De l’héritage soviétique à la structuration de la diplomatie culturelle russe :
La diplomatie culturelle russe contemporaine s’inscrit dans une histoire institutionnelle qui remonte à l’époque soviétique.L’Agence fédérale pour la Communauté des États indépendants, les compatriotes vivant à l’étranger et la coopération humanitaire internationale, Rossotroudnitchestvo a été créée en 2008 par un décret du président Dmitri Medvedev. L’Agence fédérale s’inscrit dans la continuité institutionnelle de plusieurs structures soviétiques et post-soviétiques chargées de développer les relations culturelles et scientifiques avec l’étranger.La Société de l’union pour les relations culturelles avec les pays étrangers(VOKS), créée en 1925, constitue l’une des principales structures soviétiques chargées de développer les relations culturelles avec l’étranger. En 1958, elle est remplacée par l’Union des sociétés soviétiques pour l’amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers (SSOD). À la suite de l’effondrement de l’URSS, le Centre russe pour la coopération scientifique et culturelle internationale, connu sous le nom de « Roszarubezhtsentr »,prend le relais en 1994. La création de Rossotrudnichestvo en 2008 marque ainsi une nouvelle réorganisation de la diplomatie culturelle russe. Cette agence est aujourd’hui au cœur des actions culturelles et humanitaires russes dans le monde, en particulier en Afrique, où elle travaille avec des associations locales, notamment des réseaux d’anciens étudiants.
Le recul du réseau des Maisons russes en Europe dans le contexte des tensions russo-occidentales :
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’accentuation des tensions russo-occidentales, le réseau des Maisons russes a connu un reculen Europe. La Slovénie a notamment fermé sa Maison russe en 2022. En 2023, des mesures similaires ont concerné la Roumanie, la Croatie, la Macédoine du Nord, le Monténégro, le Danemark,tandis que les activités de la Maison russe au Royaume-Uni ont été suspendues. En 2025, laMoldavie et l’Azerbaïdjanont à leur tour pris des mesures à l’encontre des structures culturelles russes, tandis que la Pologne a pris une mesure similaire en 2026. Plus récemment,l’Allemagne a annoncé la fermeture de la Maison russe de Berlin.Le recul de ces centres culturels russes en Europe s’inscrit dans un contexte marqué par la dégradation des relations entre la Russie et les États occidentaux.Ces mesures ont contribué à réduire la présence institutionnelle de la diplomatie culturelle russe en Europe, tout en favorisant la réorientation progressive de son réseau vers d’autres espaces, notamment l’Afrique.
L’expansion du réseau des Maisons russes en Afrique :
Rossotroudnitchestvo met en œuvre une partie de ses missions par l’intermédiaire des Maisons russes de la science et de la culture à l’étranger. À l’instar d’autres réseaux culturels internationaux, comme l’Alliance française, le British Council et surtout des Instituts Confucius,la Russie s’appuie sur l’implantation de centres culturels « Maison russe » pour promouvoir sa langue, sa culture et ses programmes de coopération à l’étranger.
Le réseau des Maisons russes s’est progressivement étendu à plusieurs régions du continent africain. Il comprend des centres officiels de Rossotroudnitchestvo, mais également un nombre croissant de Maisons russes partenaires établies en collaboration avec des organisations locales. Il repose d’abord sur un noyau historique de centres culturels, dont certaines implantations remontent à la période soviétique, notamment au Maroc, en Tunisie, en Tanzanie, en Zambie, en République du Congo, en Égypteet en Éthiopie. À partir de 2022, ce réseau historique s’est progressivement complété par de nouvelles implantations et par un système de Maisons russes partenaires, notamment en Afrique de l’Ouest et dans le Sahel.Plusieurs Maisons russesont vu le jour au Soudan, au Mali, au Burkina Faso, en Sierra Leone, en Angola, en République centrafricaine, au Tchad, en Somalie, au Niger, en Côte d’Ivoire et au Ghana. Selon Rossotroudnitchestvo, huit nouvelles Maisons russesdevraient être ouvertes en Afrique, notamment en République démocratique du Congo, au Sénégal, au Togo, au Mali, au Kenya, à Madagascar, à Sao Tomé-et-Principe et en Sierra Leone.Dans ce contexte, l’implantation de ces Maisons s’inscrit dans une stratégie plus large par laquelle Moscou cherche à renforcer sa présence sur le continent africain.
Les Maisons russes comme instruments de présence et d’influence :
Les deux sommets russo-africains tenus à Sotchi en 2019 et à Saint-Pétersbourg en 2023 ont contribué à matérialiser le retour de Moscou sur le continent, dans un contexte marqué par une compétition accrue entre les puissances pour l’influence. Dans cette dynamique, la culture occupe une place importante et constitue l’un des vecteurs mobilisés par Moscou dans sa diplomatie publique.
L’une des principales missions des Maisons russes en Afrique consiste à promouvoir la langue et la culture russes. Ces centres culturels organisent régulièrement des événements éducatifs et culturels mettant en valeur des moments marquants de l’histoire et de la culture russes, tels que l’anniversaire du célèbre poète Alexandre Pouchkine ou la commémoration de la fête de la Victoire du 9 mai. Des cours de langue russe y sont aussi dispensés.Rossotroudnitchestvo soutient ces initiatives en fournissant des manuels et des ressources pédagogiques, facilitant ainsi l’enseignement du russe. En ce sens, les Maisons russes constituent des instruments importants de la diplomatie culturelle et éducative de la Russie en Afrique.Tout comme l’Agence fédérale, la Fondation Russkiy Mir collabore avec les Maisons russes et contribue à la promotion de la langue et de la culture russes en Afrique, notamment en organisant des formations pour les enseignants de russe afin de renforcer l’enseignement de la langue sur le continent. Dans le cadre de cette mission, la Fondation travaille en partenariat avec Rossotroudnitchestvo et l’Institut d’État de la langue russe (Institut Pouchkine).
Au-delàde leur fonction culturelle et éducative, les Maisons russes constituent ainsi des espaces de présence institutionnelle permettant à Moscou d’entretenir des relations étroites avec les sociétés africaines, notamment à travers les réseaux d’anciens étudiants et diplômés ayant étudié en Russie ou en Union soviétique. Leur rôle ne se limite donc pas à la transmission de contenus culturels. Ces structures participent également à la construction d’une présence russe durable dans les sociétés où elles sont implantées.
La diplomatie culturelle mise en œuvre à travers les activités des Maisons russes occupe ainsi une place importante dans la stratégie de redéploiement de la Russie sur le continent africain. Ces centres culturels sont mobilisés par Moscou pour renforcer ses relations avec les sociétés africaines par des moyens culturels et éducatifs.Cette dimension de la présence russe en Afrique, souvent moins visible que les dimensions militaires, économiqueset informationnelles de la présence russe, témoigne de la volonté du Kremlin de diversifier les instruments de son action extérieure. Ces initiatives peuvent notamment contribuer à l’approfondissement des relations russo-africaines en s’appuyant sur la culture, la langue, l’éducation et les réseaux de coopération, dans un contexte international marqué par une concurrence accrue entre différents pôles d’influence.
Ibrahima Dabo
Docteur en science politique de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas, diplômé de l’Université russe d’Etat de Nijni Novgorod, spécialiste de la Russie et des relations russo-africaines
- Par La rédaction
- Par Admin2
- 4 octobre 2026

