INONDATIONS À DAKAR : ET SI NOUS REPENSIONS ENFIN LA MANIÈRE DE FABRIQUER LA VILLE ?
Les pluies qui viennent de toucher Dakar et sa banlieue nous rappellent une nouvelle fois une réalité devenue récurrente : les inondations ne sont pas uniquement un problème de pluviométrie. Elles sont aussi un problème d’urbanisation, de planification, de foncier, d’assainissement et de gouvernance territoriale.
Dakar est aujourd’hui confrontée à une contradiction majeure : une métropole qui s’est considérablement développée, mais dont l’organisation urbaine et les infrastructures hydrauliques ne suivent pas toujours le rythme de son expansion.
La région dakaroise concentre une population, des activités économiques, des infrastructures et des déplacements considérables. Cette croissance s’est accompagnée d’une forte extension de l’espace urbanisé vers les périphéries, notamment vers Pikine, Guédiawaye, Keur Massar, Rufisque et Sangalkam. Or, une partie de cette urbanisation s’est développée sur des espaces naturellement vulnérables — zones basses, cuvettes, zones humides ou secteurs où la nappe phréatique est relativement proche du sol. La Banque mondiale souligne depuis plusieurs années le lien entre pression démographique, extension urbaine, occupation de zones humides et insuffisance des systèmes de drainage et d’assainissement.
Le problème est donc à la fois hydrologique, urbain, foncier et infrastructurel. Lorsque les sols sont progressivement artificialisés par les bâtiments, les routes et les équipements, l’eau de pluie s’infiltre moins facilement. Elle ruisselle davantage et se concentre rapidement dans les points bas. Si les réseaux de drainage sont insuffisants, mal dimensionnés, obstrués ou mal entretenus, l’eau reste sur place.
La situation récente l’illustre de manière particulièrement forte. Après les pluies du week-end des 4 et 5 octobre, plusieurs axes majeurs ont été fortement perturbés et Dakar s’est retrouvée, par endroits, quasiment coupée de sa banlieue. L’autoroute desservant le centre-ville depuis la périphérie a notamment été affectée, avec de lourdes conséquences sur les déplacements quotidiens.
Mais il faut également reconnaître que la question ne se résume pas à un manque d’infrastructures. Des investissements importants ont déjà été réalisés. Le PROGEP, par exemple, a permis la construction de canaux et de bassins de stockage et a contribué à protéger des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs secteurs de la banlieue. La phase II a également permis l’évacuation de près de 9,9 millions de m³ d’eaux pluviales en 2023 dans plusieurs communes, dont Keur Massar et Jaxaay.
Cela montre quelque chose d’essentiel : des solutions techniques existent et produisent des résultats, mais elles doivent être pensées à l’échelle de l’ensemble du système urbain.
En tant que géographe - urbaniste et aménagiste
Je propose :
1. Faire appliquer réellement les documents d’urbanisme
Le Sénégal dispose déjà d’outils de planification et d’urbanisme. Le problème est souvent moins l’absence de documents que leur mise en œuvre effective sur le terrain. Il faut donc renforcer le contrôle de conformité entre les projets réalisés et les documents approuvés, notamment concernant les zones constructibles, les emprises de voirie, les espaces réservés aux équipements et les zones à risques.
2. Ne plus construire des logements sans construire les réseaux
Un quartier ne doit pas être conçu comme une simple juxtaposition de maisons. Avant de produire des logements, il faut prévoir les voiries, réseaux d’eau, assainissement, drainage des eaux pluviales, électricité, équipements publics et espaces verts. Construire d’abord les logements et chercher les réseaux plusieurs années plus tard crée mécaniquement des quartiers vulnérables et coûte ensuite beaucoup plus cher à la collectivité.
3. Conditionner les nouveaux lotissements à la réalisation des VRD
Tout nouveau lotissement devrait être accompagné d’un véritable programme de voirie et réseaux divers (VRD). L’autorisation d’urbaniser doit être liée à la capacité du secteur à recevoir les nouveaux habitants. Cela permettrait d’éviter que des milliers de parcelles soient créées dans des secteurs où il n’existe ni réseau d’assainissement ni système efficace d’évacuation des eaux pluviales.
4. Réaliser un diagnostic hydraulique avant toute opération d’aménagement
Avant de construire un nouveau quartier, il faut connaître précisément la topographie, les points bas, les axes naturels d’écoulement, la profondeur de la nappe, la nature des sols et les zones susceptibles d’être inondées. L’eau doit être étudiée avant de dessiner les parcelles. Autrement dit : on ne doit pas construire la ville puis chercher ensuite où faire passer l’eau.
5. Interdire ou maîtriser fortement l’urbanisation des zones à risque
Certaines zones doivent être considérées comme des espaces à préserver et non comme des réserves foncières à urbaniser. Les secteurs particulièrement exposés doivent être identifiés dans les documents de planification et faire l’objet de restrictions de construction. Cette maîtrise est fondamentale : il est beaucoup moins coûteux d’empêcher une construction dans une zone dangereuse que de devoir ensuite déplacer une population et reconstruire tout un quartier.
6. Créer des réserves foncières pour les bassins de rétention et les équipements
Dans les extensions urbaines, il faut réserver dès le départ les terrains nécessaires aux bassins de rétention, canaux, espaces verts, écoles, centres de santé et autres équipements publics. Ces emprises doivent être protégées contre l’urbanisation informelle ou les constructions privées. Une fois ces espaces construits, leur récupération devient extrêmement difficile et coûteuse.
7. Faire de la voirie une partie intégrante du système de gestion des eaux
Une route doit être pensée avec son système d’évacuation des eaux : pentes, caniveaux, regards, noues, bassins et exutoires. Une route mal conçue peut au contraire concentrer l’eau vers les habitations. Il faut donc concevoir voirie et drainage comme un seul projet, et non réaliser la route puis chercher ensuite une solution aux problèmes d’eau.
8. Restructurer les quartiers existants plutôt que simplement intervenir dans l’urgence
Pour les quartiers déjà construits, il faut mettre en place des programmes de restructuration urbaine. Cela signifie améliorer progressivement les voiries, les réseaux d’assainissement, le drainage, les espaces publics et les équipements. Chaque quartier doit faire l’objet d’un diagnostic permettant d’identifier les secteurs pouvant être maintenus, adaptés ou, dans les situations les plus dangereuses, relocalisés.
9. Mettre en place une relocalisation organisée des populations les plus exposées
Lorsque certaines habitations sont implantées dans des zones où le risque est structurellement trop important, la relocalisation peut devenir nécessaire. Mais il ne faut surtout pas se limiter à déplacer les familles. Une véritable opération de relogement doit prévoir logement, foncier sécurisé, réseaux, transport, écoles, santé, commerces et activités économiques. Sinon, on déplace simplement la vulnérabilité vers un autre territoire.
10. Développer des bassins de rétention et des espaces publics multifonctionnels
Les bassins de rétention ne doivent pas être considérés uniquement comme des ouvrages techniques. Ils peuvent être intégrés à des parcs, espaces verts ou espaces publics qui jouent plusieurs fonctions : gestion temporaire des eaux, loisirs, végétalisation et amélioration du cadre de vie. Cela permet de transformer une contrainte hydraulique en véritable élément du projet urbain.
11. Favoriser l’infiltration naturelle des eaux
Il faut également éviter de rendre tous les sols imperméables. Les espaces verts, sols perméables, noues végétalisées, jardins de pluie et autres solutions fondées sur la nature permettent de ralentir le ruissellement et favoriser l’infiltration. L’objectif n’est pas uniquement d’évacuer l’eau, mais également de retenir une partie de celle-ci au plus près de son point de chute.
12. Mettre en place une politique de restructuration des quartiers périphériques
La croissance de Dakar vers les périphéries doit être mieux maîtrisée. Il faut identifier les secteurs appelés à se développer et programmer à l’avance les infrastructures nécessaires. L’extension urbaine ne doit plus être seulement une extension de l’habitat ; elle doit être une extension planifiée de la ville.
13. Renforcer la maîtrise foncière publique
La maîtrise du foncier est essentielle pour permettre aux collectivités et à l’État d’anticiper les besoins futurs. Les réserves foncières doivent être constituées avant que les terrains ne soient entièrement occupés. Elles permettent notamment de préserver les emprises nécessaires aux infrastructures, aux équipements et aux espaces naturels.
14. Créer un véritable projet urbain intégré pour les secteurs prioritaires
Pour les secteurs particulièrement vulnérables comme certaines parties de la périphérie dakaroise, il serait pertinent de mettre en place de véritables projets urbains intégrés. Un seul programme pourrait regrouper urbanisme, foncier, habitat, voirie, assainissement, drainage, équipements, espaces publics et mobilité. Cela permettrait d’éviter les interventions dispersées de plusieurs acteurs sans vision commune.
15. Mettre en place une gouvernance intercommunale de l’eau et de l’urbanisation
L’eau ne s’arrête pas aux limites administratives d’une commune. Une pluie qui tombe à Keur Massar peut avoir des conséquences à Pikine ou Rufisque. Il faut donc renforcer la coordination entre État, métropole, communes, services techniques et opérateurs de l’eau et de l’assainissement, avec une vision à l’échelle du bassin versant et de l’agglomération.
16. Prévoir l’entretien des infrastructures dès leur conception
Construire un canal, un bassin ou une station de pompage ne suffit pas. Il faut prévoir dès le départ qui entretient l’équipement, avec quel budget, quelle fréquence et quels moyens techniques. Une infrastructure mal entretenue perd progressivement son efficacité. La résilience urbaine repose donc autant sur la maintenance que sur la construction.
17. Mettre en place un système de suivi cartographique et numérique
Les outils SIG, les images satellites, les drones et les données topographiques peuvent permettre de suivre l’évolution de l’urbanisation et des zones à risque. L’objectif serait de disposer d’une cartographie dynamique des risques, régulièrement actualisée, permettant aux collectivités de savoir où l’urbanisation progresse et où les vulnérabilités augmentent.
18. Faire de l’aménagement du territoire un outil de prévention des inondations
Enfin, il faut dépasser l’échelle de Dakar. Une partie de la pression exercée sur la capitale vient de la concentration des populations, des emplois et des activités. Une politique d’aménagement du territoire permettant de renforcer les pôles urbains secondaires et de mieux répartir les fonctions urbaines peut contribuer, à long terme, à réduire la pression sur Dakar.
Bien cordialement
Ndemba Diallo
Géographe - urbaniste - amenagiste
Chercheur
- Par Admin2
- 6 octobre 2026

