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Narcotrafic en Asie centrale

Geopolitico.info - mardi 15 octobre 2013

Extrait du livre d’ Isabella Damiani , "Géopolitique de l’Asie centrale. Entre Europe et Chine : le cœur de l’Eurasie", Coll. Major. Paris, PUF, 2013, pp. 149-151. Avec une carte.

La face sombre de la mondialisation : les conséquences humaines du narcotrafic

L’INTEGRATION de l’Asie centrale à la mondialisation passe aussi à travers des vecteurs plus traditionnels et plus proche de la culture centrasiatique : le pouvoir local-clanique. Nous avons déjà abordé les difficultés économiques, notamment des deux petits pays montagnards de l’Asie centrale, Kirghizstan et Tadjikistan, et les politiques antidrogues activement supportées par l’Union européenne et les Nations Unies. Si le passage de la drogue afghane par la « route du Nord » n’est plus aussi important qu’auparavant (voir chapitre 7), sa présence qui se poursuit continue d’avoir des répercussions sur les sociétés, notamment tadjikistanaise et kirghizstanaise, où commencent à se manifester les fruits de cet aspect de la mondialisation.

En effet, si la baisse du pourcentage du total de la drogue afghane transitant par l’Asie centrale est affichée comme une preuve de réussite des politiques de renforcement des contrôles frontaliers et territoriaux (70% en 2003, 21% en 2007, 25% en 2011), derrière cet affichage, il semblerait que le volume de drogue transitant soit lui, relativement stable (2 500 tonnes en 2003, 1 800 tonnes en 2007, 2 000 tonnes en 2011). De plus, une observation plus fine montre que le narcotrafic centrasiatique est dominé par l’héroïne, un dérivé semi-synthétique de l’opium, dont une partie croissante est consommée localement. Ce phénomène s’inscrit dans une tendance globale relevée par l’Office des Nations unies sur la drogue et le crime selon laquelle la division entre pays producteurs pauvres d’un côté et pays consommateurs riches de l’autre est de moins en moins nette.

Pauvreté, criminalité et violence

Une bonne partie de la marchandise afghane qui transite par l’Asie centrale postsoviétique vers les marchés européen et surtout russe, passe par le Haut-Badakhchan, la région autonome tadjikistanaise, l’un des fiefs de l’opposition au pouvoir central de Douchanbé et encore théâtre d’affrontements armés en juillet 2012 entre le gouvernement central et les pouvoirs locaux, notamment celui de Tolib Ayombekov, un seigneur de la guerre très impliqué dans la contrebande et le narcotrafic.

La criminalité liée au contrôle de la rente des stupéfiants concerne également le Kirghizstan. Och, deuxième ville du pays, fait office de véritable « capitale de la drogue » dans la région, en dépit des actions engagées par le gouvernement kirghizstanais et les acteurs internationaux pour y contenir le trafic de drogue et la criminalité – ainsi en 2011, l’UNODC a contribué financièrement à hauteur de 3,5 millions de dollars. Rien qu’en 2012, l’Agence de contrôle des drogues kirghizstanaise a saisi à Och quelque six tonnes de produits.

Pour certaines sources, il y aurait de fortes possibilités pour que le narcotrafic à Och ait joué un rôle dans les heurts « ethniques » en 2010, sur la base d’une rivalité pour le contrôle de la marchandise entre un clan ouzbek et un clan kirghize (Mitchell, AlJazeera, 2012).

En tout état de cause, narcotrafic et pauvreté s’alimentent mutuellement au Tadjikistan et au Kirghizstan dans un véritable cercle vicieux. Comme partout, le narcotrafic représente une opportunité d’enrichissement facile, mais dans ce contexte précis, les activités alternatives sont rares. Pouvoirs locaux comme centraux sont irrésistiblement attirés par l’un des commerces les plus rentables du monde, renforçant l’instabilité, la corruption et la violence comme autant de freins au développement social et économique des territoires.

La santé, l’autre face de la « mondialisation afghane »

Pauvreté et criminalité ne sont pas les seules conséquences locales du trafic globalisé de la drogue. Avec la modification de la structure, des dynamiques et de l’échelle de la consommation locale, la région fait face à des problématiques sociales et sanitaires nouvelles, dont la dépendance aux produits, très marginale dans les sociétés centrasiatiques à l’époque soviétique. Entre 2000 et 2008, environ 10% de l’héroïne afghane transitant par la « route du Nord » n’a jamais atteint ni le marché russe, ni le marché européen, mais a été consommé en Asie centrale. La consommation d’héroïne par voie d’injection, environ 4,5 fois supérieure à la consommation d’opium par voie respiratoire pour l’année 2008, est en train de devenir le symbole par excellence de l’autre visage de cette mondialisation en Asie centrale. Après quinze années de passage à l’échelle mondiale du trafic de drogue en provenance d’Afghanistan, on estime à 282 000 le nombre d’héroïnomanes dans les cinq Républiques. Selon l’UNODC, le Pakistan et les cinq Républiques centrasiatiques, à l’exception du Turkménistan, rejoignent la catégorie composée des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Ukraine, de la Géorgie, du Myanmar, de la Malaisie, de l’Indonésie, de la Somalie et du Nigeria (entre 0,51% et 1% de consommateurs d’opiacés dans la population totale), qui seule dépasse l’Afghanistan, la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan. Selon les données du même organisme, l’Ouzbékistan se détache parmi les cinq Républiques avec la quasi-moitié des 282 000 héroïnomanes, et des saisies de dérivés d’opium en hausse en 2010, année de pénurie mondiale qui avait vu une baisse des saisies aux Kirghizstan, Kazakhstan, Tadjikistan et Turkménistan.

Si le développement de la consommation arrive plus tardivement en Ouzbékistan, les résultats sur la longue durée se manifestent dans toute la région. En effet, les usagers de drogues injectables font partie des populations les plus vulnérables au VIH/Sida ainsi qu’aux hépatites, si bien que l’Asie centrale représente le modèle par excellence de développement du VIH/sida entraîné par son explosion chez les usagers de drogue, qui sont beaucoup plus touchés par le virus que la population globale : de l’ordre de 19 fois au Kazakhstan, 36 fois au Kirghizstan et 54 fois au Tadjikistan. La situation de l’Asie centrale est particulièrement préoccupante si l’on considère les nouvelles infections à VIH. L’incidence ne commence à augmenter qu’à la fin des années 2000, à une époque où les efforts de réduction des nouvelles infections à la pandémie portent leurs fruits dans les autres régions du monde. En 2011, alors qu’on assiste presque partout ailleurs à des résultats spectaculaires dans la réduction des nouvelles infections, chiffrée à plus de 50% pour la majorité des pays, sur les neuf pays dans le monde qui affichent une dynamique inverse avec une hausse de l’incidence parmi les adultes de plus de 25% sur la période 2001-2011, deux sont situés en Asie centrale : le Kirghizstan et le Kazakhstan. Les chiffres de la prise en charge du VIH/sida sont eux aussi catastrophiques dans les pays d’Asie centrale avec des taux de couverture en antirétroviraux parmi les plus faibles au monde (23% au Kirghizstan, 27% au Kazakhstan et 22% au Tadjikistan), tandis que l’Asie centrale et l’Europe de l’Est affichaient la plus importante augmentation des décès liés au VIH/Sida (+21 %) en 2011. L’Ouzbékistan lui ne délivre les données qu’au compte-goutte : il n’existe ainsi aucune estimation officielle de la prévalence dans le pays, ce qui est un obstacle à la fois pour le suivi épidémiologique et la mise de programmes ; quant au Turkménistan, le pays nie tout bonnement l’existence du VIH/Sida sur son territoire national et ne présente pas de rapports réguliers sur sa situation épidémiologique, contrairement aux 186 États du monde qui se prêtent à cet exercice unique en matière de santé publique (ONUSIDA).

L’Asie centrale doit-elle avoir peur de la mondialisation ? Risque-t elle de perdre son identité dans le soft power culturel ? Comme partout, la réponse à cette question est relativement complexe. Une vague d’apparente inclusion dans le fameux « village global » touche aujourd’hui la région centrasiatique : un peu plus aux Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, un peu moins aux Tadjikistan, Turkménistan. La population, surtout les jeunes générations, est curieuse de découvrir l’Occident et le reste du monde, de sentir l’extérieur plus proche et tangible.

Dans le contexte de sociétés ayant été séculairement caractérisées par le contact avec les cultures extérieures, l’échange culturel contemporain peut faire écho à une tradition très ancienne. En même temps, on peut se demander quelles peuvent être les conséquences d’une ouverture franche aux influences culturelles extérieures, dans une région où les nouvelles identités nationales se sont construites et se construisent encore, d’abord dans un contexte de contrôle idéologique à l’époque soviétique, puis d’égocentrisme nationaliste contemporain. Nulle surprise qu’Internet, forme exceptionnellement ouverte et difficilement contrôlable de partage d’information contemporain, inquiète particulièrement les gouvernants, notamment après que la toile eut montré ce dont elle était capable pendant le « printemps arabe ». Il faudrait donc souhaiter à l’Asie centrale de s’ouvrir à la mondialisation afin d’y raviver la flamme démocratique et de la rendre compatible avec l’état d’indépendance.

En revanche, le principal effet collatéral de la mondialisation vaut aussi pour l’Asie centrale : le galvaudage de l’originalité « locale », la dilution dans l’homogénéisation de la culture, des pratiques et des valeurs. On se prend donc à souhaiter que la mondialisation ne touche pas trop l’Asie centrale, surtout si celle-ci signifie le rapprochement à un monde admiré, surestimé, idéalisé. L’adaptation au tourisme de masse déjà à l’oeuvre est en train peu à peu d’étouffer des villes qui comptent parmi les plus belles du monde ; la plongée dans la pauvreté, l’explosion de la dépendance aux produits stupéfiants et le développement des pandémies incarne l’intégration aux problématiques globales les plus mortifères.

En tout état de cause, que ce soit de manière voulue ou subie, contrôlée ou non, il existe des aspects par lesquels l’intégration de l’Asie centrale à la mondialisation ne s’oppose pas mais au contraire se nourrit des traditions locales, et change la donne de l’intérieur avec l’émergence de nouvelles pratiques comme l’usage de drogue injectable, et de nouvelles problématiques comme le VIH/Sida. Les gouvernements centrasiatiques, quant à eux, jouent avec les opportunités que la mondialisation leur apporte, et n’hésitent pas à adopter des postures complexes, mouvantes, voire contradictoires en maniant les vannes de l’ouverture et de la fermeture vis à-vis de l’extérieur.

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Publi� le: 15 octobre 2013
- Dans la rubrique: Géopolitique
- Dans la zone : Asie
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