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Les guerres sont-elles nécessaires ?

Geopolitico.info - jeudi 24 juillet 2014

Diversement appréciées, les guerres remontent de loin. Aussi vielles que l’humanité, elles laissent des traces indélébiles sur la société, le vivre ensemble, l’économie, l’environnement et l’éducation. Si pour certains, elles servent à anéantir ou mettre à genoux une société, pour d’autres, elles peuvent ressouder un peuple, une nation contre un ennemi commun. Dans les sociétés préhistoriques, des confrontations armées eurent régulièrement lieu. Les guerres servaient à s’accaparer des richesses, ressources agricoles, etc. mais également, permettaient à un chef de renforcer son prestige ou d’imposer son autorité, sa domination à un groupe, un pays ou à l’inverse d’y faire face.
L’Être humain serait-il naturellement belliqueux ou les conditions sociales, économiques et culturelles le pousse t-il à valoriser et à révérer la guerre ? Là se pose une réelle interrogation ; un vieux débat non résolu entre anthropologues, philosophes, politistes et scientifiques.
Au sens classique du terme, la guerre suppose une distinction claire entre combattants et non combattants, début et fin des hostilités. Pour cela, il faut que les parties quelque soit leur degré d’hostilité se mettent d’accord sur deux choses : la nature de leur opposition, c’est à dire ce qui fait l’objet de revendications contradictoires, donc les origines du conflit. Ensuite, c’est la définition de la paix, c’est à dire ce qui mettrait fin au conflit. Cependant, aujourd’hui nous avons d’autres formes de guerres avec des groupes irréguliers qui s’affrontent à l’intérieur d’un pays et/ou des bandes armées privées qui peuvent prendre pour cible un Etat au nom d’une idéologie, d’un système de valeurs. 
Dans les faits, de l’antiquité à nos jours, les causes fondamentales de la guerre n’ont pas réellement changé : causes économiques, politiques, géostratégiques et idéologiques. Cela expliquerait-il le fait que la guerre soit nécessaire.
Pour les théoriciens marxistes, le nouvel ordre néo-libéral est porteur de toutes sortes de guerre. Ce nouvel ordre qui peut détruire les frontières et les instances d’autodétermination qui en émanent est souvent à l’origine des guerres civiles qui ne sont réprimées que quand elles portent atteintes aux intérêts des puissances. Il est certain que les grands empires financiers sous le nom de la globalisation mettent en place une domination mondiale qui peut entraîner une accentuation de la différence entre riches et pauvres, l’apparition d’une classe bourgeoise internationale et par conséquent la multiplication de guerres sans fin. La nouvelle puissance américaine née sur les décombres de la bipolarité bénéficie du chaos qui règne et qu’elle a sans doute contribué à créer. Car c’est sur le terreau du désordre, né de la dérégulation que le capital prospère. A cet effet, les propos d’un officier de l’armée américaine il ya quelques années montrent singulièrement la nature cynique de la politique étrangère américaine : « Nous entrons dans un nouveau siècle américain disait-il, au cours duquel nous deviendrons encore plus riches et de plus en plus puissants, et notre culture se fera encore plus meurtrière. Nous exciterons des haines sans précédent (...) Il n’y aura pas de paix (...) Le rôle de facto des forces armées américaines sera de maintenir le monde comme un lieu sûr pour notre économie et un espace ouvert à notre dynamisme culturel. Pour parvenir à ces fins, nous ferons un bon paquet de massacres (1) ». En effet, les problèmes économiques actuels et les troubles sociaux provoqués par la mondialisation du capital, exigent avec plus d’intensité - par rapport au siècle dernier - l’existence d’un puissant appareil militaro sécuritaire. Et comme le souligna Rosa Luxembourg : « Le militaire a une fonction déterminée dans l’histoire du capital. Il accompagne toutes les phases historiques de l’accumulation du capital (2) », lui sert de soutien et lui fournit en même temps un stimulant.
La nécessité pour le capital de trouver sans cesse de nouveaux champs d’accumulation en mettant sous domination des nations et des peuples entiers faisait dire à Friedrich Engels que « la violence, ce sont aujourd’hui l’armée et la flotte de guerre et tous deux coûtent comme nous le savons tous à nos dépens un argent fou (3) ». Ces propos d’Engels sont confirmés depuis plusieurs années par l’augmentation mondiale des dépenses militaires. Dans son ouvrage intitulé le « Système totalitaire : Les origines du totalitarisme (4) », Hannah Arendt va plus loin, en démontrant que l’expansion autrement dit la guerre est le moteur, pour ne pas dire l’essence même de l’impérialisme. Elle insiste particulièrement sur le fait que les Etats impérialistes voient chaque conquête militaire comme n’étant qu’une étape sur la voie de la prochaine cible.
Si la troisième guerre du Golfe marque plutôt la loi du plus fort ou le retour (temporaire) à l’impérialisme, elle confirme en outre le rôle primordial de l’industrie militaire dans les relations économiques. Le militarisme qui est porteur de violence et de guerre profite non seulement aux fabricants d’armes, mais aussi à tous les industriels qui cherchent d’une manière ou d’une autre à conquérir de nouveaux marchés et débouchés afin d’écouler leurs produits et de faire le maximum de profits dans le temps le plus court possible. En détruisant par exemple les infrastructures et les équipements irakiens, et en semant le chaos, l’élite dirigeante américaine créa un nouveau champs d’accumulation du capital et offrit au complexe militaro-industriel une nouvelle possibilité d’augmenter sa part de marché et de fructifier ses opérations boursières dans un environnement international marqué par la tyrannie du marché et où la libre concurrence, et la déréglementation ont entraîné une explosion de toutes les formes de spéculation et du coup ont redonné une place de premier plan à la Bourse, lieu où les capitalistes se partagent à travers des spéculations, les richesses accumulées. Sous cet angle, la guerre apparaît nécessaire pour le dynamisme du capital.
Pour les théoriciens réalistes, la guerre serait la « poursuite de la politique par d’autres moyens (5) », et par conséquent on ne peut pas l’empêcher. La violence ou la guerre qui renvoie selon eux « à ce qu’il y a de plus bestial dans la nature humaine (6) » n’est plus considérée comme un moyen mais comme un outil indispensable pour atteindre ses objectifs, comme n’a cessé de le dire Carl Von Clausewitz. Dans la philosophie hobbesienne de l’état de nature et surtout de l’anarchie, la guerre est avant tout un monde à part, un monde de violence et de terreur, un monde ignoble, où il n’existe aucune règle, aucune morale et où tout est permis, parce que justement « les notions de légitime et d’illégitime n’ont pas leur place (7) ». Dans cette logique, il ne faut pas hésiter à anticiper, « à prendre les devants » avant que l’ennemi ne le fasse. Ce n’est qu’en frappant en premier dit Hobbes qu’un Etat parviendrait « [à accroître son territoire], par l’extension de son commerce, par des empiétements (…) jusqu’à devenir plus gênant qu’il n’était (8) ». Les théoriciens réalistes voient donc la guerre comme une nécessité vues la nature et la condition humaine. Elle est un moyen d’imposer sa volonté à autrui. Ainsi toute guerre serait légitime et juste. Ce qui va à l’encontre de la théorie exposée par M. Walzer dans « Guerre juste, Guerre injuste (9) ». Alors, même si le très réaliste Hans Morgenthau souligne que « les nations sont en permanence entrain de se préparer à la forme de violence organisée qu’est la guerre (10) » en raison du caractère dangereux du monde, ne faut il pas s’interroger sur les conditions d’établissement d’une paix durable afin de sortir de ce monde kafkaïen ?
C’est pourquoi chez les idéalistes ou révolutionnaires, les intérêts de l’humanité sont placés au-dessus de tout. Mais tout dépend du type de valeurs. Cette conception soutenue par Kant vise à transcender l’intérêt national au profit du genre humain. Ici, l’objectif est de faire triompher le respect des droits de l’Homme, de la démocratie, bref de favoriser l’unité morale du monde pour le bien des êtres humains et éviter les guerres, lesquelles ne sont pas innées à la nature humaine. C’est pourquoi, les révolutionnaires décrivent les relations internationales en termes « éthiques » et « prescriptifs ». Dans « La paix perpétuelle », Kant prône l’autodiscipline collective et individuelle des Hommes pour assurer une paix durable et mondiale. Il faut toujours « penser dit-il en se mettant à la place de tout autre être humain ». La prise de conscience de sa propre responsabilité individuelle conduit l’Homme à se soumettre à la loi morale pour ne pas tomber dans une violence aveugle.
Quant au rationalisme, il s’inscrit dans une démarche plus téléologique et prône la diplomatie et le commerce comme facteurs de paix, de cohésion et de coopération entre les différents Etats. Dans cette tradition philosophique, les relations internationales sont avant tout un lieu d’échange et de paix. Le courant rationaliste se veut modérer ; c’est une combinaison de l’idéalisme et du réalisme et privilégie l’équité, la sécurité collective, le droit, les institutions et l’équilibre pour promouvoir la paix et la justice.
En définitive, on peut affirmer que toutes les guerres ne sont pas justes et nécessaires. L’humanité ne peut les éviter pour toutes les raisons évoquées, mais elle peut bien éviter certaines en se fondant sur le bon sens et la morale.

Dr Souleymane S. Diallo
dialloley@yahoo.fr

(1) Voir, Guisnel Jean, Délires à Washington. Les citations les plus terrifiantes des faucons américains, Broché, Paris, 2003
(2) Luxembourg Rosa, L’accumulation du capital, Petite collection Maspero, Paris, 1969, p. 118.
(3) Engels Friedrich, Anti-Dühring, Editions sociales, Paris, 1973, p. 196.
(4) Arendt Hannah, Le Système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, Paris, 2005
(5) Clausewitz Carl Von, De la guerre, Ed. Minuit, Paris, 1984, p. 70.
(6) Le Bras-Chopard Armelle, La guerre. Théories et idéologies, op.cit., p. 7.
(7) Hobbes Thomas, Leviathan, Gallimard, Paris, 2000, p.170.
(8) Wight Martin, International Theory. The Three Traditions, Leicester University Press, Leicester, 1992, p. 120.
(9) WALZER Michel, Guerre juste, Guerre injuste, Basic Books, Paris, Belin, 1999, p. 72
(10) Morgenthau Hans, Politics Among Nations. The Struggle for Power and Peace, Mac Graw-Hill, New York, 7e ed, revue, 2005, p. 50.


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