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Les communautés tamoules et le conflit sri lankais Sous la direction de Delon Madavan, Gaëlle Dequirez et Eric Meyer

Geopolitico.info - jeudi 12 septembre 2013

En mai 2009, la reddition des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) et la mort de leur chef, Vellupillai Prabhakaran, ont mis fin à plus de 25 ans de guerre civile à Sri Lanka. Malgré l’écrasante victoire militaire du gouvernement sri lankais, contrôlé par la majorité cingalaise, la question tamoule n’est toujours pas réglée. Le conflit armé laisse des traces : la population civile a été très durement touchée. 80 à 100 000 personnes sont mortes d’après l’ONU, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, les codes et valeurs traditionnels des sociétés tamoules ont été bouleversés. Par ailleurs, des centaines de milliers de Tamouls se sont réfugiés à l’étranger. Une partie de cette diaspora tamoule sri lankaise se mobilise depuis plus de 20 ans pour défendre les droits du peuple tamoul contre le gouvernement sri lankais qualifié de génocidaire et pour tenter d’attirer l’attention de l’opinion publique mondiale, des Etats et des organisations internationales sur la situation des Tamouls à Sri Lanka.

Les auteurs donnent des clés pour mieux comprendre les conséquences du conflit intercommunautaire à Sri Lanka, mais aussi l’attitude des communautés tamoules dans le monde.

SOMMAIRE

Introduction

par Eric MEYER, Institut National des Langues et Civilisations Orientales, France

Chapitre 1. Géographie des “espaces refuges” des Tamouls jaffnais depuis le début du conflit à Sri Lanka

par Delon MADAVAN, Université de Paris-Sorbonne, ENEC, France

L’un des effets sociaux les plus dramatiques de trente années de conflit est le déplacement de la majorité de la population tamoule résidant dans l’île, à la recherche d’espaces de refuge. Delon Madavan, qui consacre sa thèse de géographie aux communautés d’origine tamoule établies dans les cités de Colombo, de Kuala Lumpur et de Singapour, était bien placé pour explorer l’histoire et la géographie récente de ces déplacements et les stratégies de survie mises en œuvre par les Tamouls originaires de Jaffna, depuis les années 1980 et jusqu’au regroupement forcé en 2009, à l’issue de la défaite militaire des Tigres. Les Jaffnais appartenant à la classe moyenne bilingue (tamoul-anglais) avaient une longue tradition de mobilité, remontant à la fin du XIXe siècle, à la recherche d’emplois, d’abord dans la région de Colombo, puis en Malaisie, et s’étaient établis dans des espaces communautaires, au sud de Colombo (Wellawatte, Dehiwela). D’autres locuteurs tamouls, tout particulièrement les pêcheurs, migraient d’une côte à l’autre et étaient très nombreux au nord de la capitale, de Kotahena à Negombo et au-delà. Mais le conflit a introduit des éléments nouveaux dans les schémas anciens : la mobilité a cessé d’être une stratégie de réussite pour devenir une stratégie de refuge et elle a pris une ampleur énorme. Fondée sur des données démographiques vérifiées et corrigées (les recensements ont été impactés par le conflit), la contribution de Delon Madavan propose une analyse innovante et une cartographie précise de cette mobilité de guerre. Il montre comment les mouvements spontanés à courte distance à l’intérieur de la péninsule de Jaffna font place à des déplacements plus organisés entre la péninsule et la région de Wanni, et entre la péninsule et la métropole de Colombo, porte de sortie pour l’émigration outre-mer, qui est en fin de compte la seule qui offre un refuge sûr, une fois traversés les obstacles matériels et financiers et les épreuves humaines du voyage.

Chapitre 2. Negotiating History and Attending to the Future : Perceptions among and of

 Malaiyaha Tamils in Sri Lanka,

par Mythri JEGATHESAN, Columbia University, USA

Mythri Jegathesan aborde dans une perspective d’anthropologie culturelle la question de la construction des perceptions identitaires à travers l’exemple de la non-inclusion dans le mouvement tamoul de la communauté des Tamouls du haut-pays (Malaiyaha), engagés sur les plantations coloniales à partir des années 1830. Selon elle, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas tant les liens maintenus avec la patrie sud-indienne, ou une différence dans les structures de caste (la haute caste des Vellala, qui dominait la société de Jaffna, est presque absente sur les plantations, et les intouchables y sont beaucoup plus nombreux), qui seraient à l’origine de ce phénomène. En fin de compte, la logique de l’exclusion, à l’œuvre dès l’Indépendance (1948) à l’encontre des Tamouls Malaiyaha, et qui allait se généraliser dix ans plus tard à l’encontre des Jaffnais et des Tamouls de l’Est, préparant les conditions du conflit séparatiste, était l’effet d’un imaginaire social construit sous la domination coloniale et contre cette domination. Comme l’exprime en termes généraux le chercheur indien Partha Chatterjee (The Nation ant its Fragments, 1993) cité par l’auteur, la construction de l’identité nationale en termes culturels mettait en œuvre des processus d’exclusion et non d’inclusion. L’auto-représentation des Tamouls Malaiyaha favorisait jadis une forme de repli sur l’univers supposé clos et autosuffisant de la plantation, mais valorise aujourd’hui l’aptitude à réussir en émigration, à Colombo ou dans les pays du Golfe – une forme d’émigration totalement différente de celle des réfugiés jaffnais. L’aliénation économique et le déni identitaire dont souffrait cette communauté ne pouvaient trouver d’issue dans le mouvement séparatiste.

(article rédigé en anglais)

Chapitre 3. The Impact of the Sri Lankan Conflict on the Social Status of Tamil Women,

par Dr Zuzana HRDLICKOVA, Université Charles, Prague, République Tchèque

Zuzana Hrdlickova étudie, à partir d’enquêtes de terrain menées à Sri Lanka dans une perspective sociologique, les transformations provoquées par la guerre dans la société tamoule. Dans le système de valeurs dominant dans la société du nord et de l’est de l’île, la chasteté au sens large du terme est primordiale. Elle conditionne l’honneur familial et les stratégies matrimoniales : la présence de la femme dans l’espace public doit rester limitée, alors qu’elle est dominante dans l’espace privé. Cette dichotomie espace public / espace privé a été mise à mal par la guerre, qui a contraint les femmes, veuves ou séparées de leurs conjoints, à assumer les fonctions sociales jadis réservées aux hommes. Elle a causé le déplacement de la majorité de la population, la contraignant souvent à vivre dans des camps dépourvus d’intimité, et a causé la multiplication des viols commis le plus souvent par des militaires et des policiers. En outre, la diminution du nombre des jeunes hommes a entraîné une inflation du montant des dots réclamées aux familles des jeunes filles, que leurs parents cherchaient à marier le plus tôt possible. En effet, nombre de très jeunes Tamoules ont été recrutées par l’organisation séparatiste des Tigres et formées dans un système militaire collectif fondé sur l’abnégation, l’exercice de la violence au service de la cause, le culte du chef et le renoncement aux valeurs familiales. Zuzana Hrdlickova soulève la question du devenir de ces femmes à l’issue de la défaite militaire des Tigres en mai 2009.

(article rédigé en anglais)

Chapitre 4. Mothers, Militants, Martyrs : Tamil Women in Film,

par Dr Erangee Kumarage, Bucks County Community College, USA

Erangee Kumarage analyse dans une perspective plus littéraire l’image de la femme tamoule à travers la production de trois auteurs masculins de films de fiction, d’origine sud-asiatique, qui mettent en scène des militantes prises entre leur dévouement à la cause présenté comme synonyme de renoncement, et leur aspiration à la féminité, identifiée à la maternité dans le système de valeurs indien. Le schématisme propre à la production cinématographique indienne présente d’emblée les deux objectifs comme incompatibles et porteurs d’une issue dramatique. Plus complexe, le discours des nationalistes tamouls proclame la cohérence du combat des femmes, dont l’émancipation et la pleine réalisation d’elles-mêmes passeraient par la lutte nationale. Opposant ces représentations à l’image de la militante tamoule donnée par des films documentaires tournés par des femmes occidentales en étroit contact avec la diaspora tamoule (dont No More Tears Sister, présenté à l’issue de la conférence), l’auteur soulève la question de l’authenticité de la libération de la femme remise en cause par des féministes sri lankaises, qui affirment que les militantes sont manipulées par un leadership purement masculin qui n’a pas hésité à éliminer les dissidentes.

(article rédigé en anglais)

Chapitre 5. Visibilité et mobilisation politique : quand diaspora rime avec reconnaissance,

par Dr Anthony GOREAU-PONCEAUD, Université de Bordeaux 4, ADES, France

Anthony Goreau met en évidence la visibilité de la diaspora tamoule sri lankaise dans l’espace public parisien. Il s’interroge sur le rapport entre les Tamouls originaires de Pondichéry, généralement installés dans la région parisienne avant les années 1980, et la diaspora tamoule sri lankaise arrivée depuis les années 1980, plus visible, affirmant plus fortement son identité à travers ses positions politiques et ses manifestations culturelles, et réactivant de ce fait le sentiment identitaire des Tamouls plus anciennement installés. Après avoir rappelé les parcours très différents des Pondichériens et des migrants sri lankais, il montre comment se construit un concept de “tamoulité” qui les rapproche, autour de pratiques culturelles généralement liées à l’hindouisme : le festival de Ganesh, qu’il analyse en détail, en est l’expression la plus visible. Il analyse enfin comment se construit un espace communautaire, à travers la formation d’un espace commercial “ethnique” dans le quartier de La Chapelle à Paris et à La Courneuve en banlieue nord.

Chapitre 6. Les mobilisations politiques transnationales de la diaspora tamoule,

par DEQUIREZ Gaëlle, Université de Lille 2, CERAPS, France

L’étude de Gaelle Dequirez permet de mesurer la profondeur historique de la mobilisation politique de la diaspora tamoule, médiatisée lors des manifestations d’avril – mai 2009 lors de l’écrasement de la rébellion des Tigres par l’armée sri lankaise, mais ancrée depuis deux décennies à l’échelle transnationale. Ce phénomène de “nationalisme à distance” est un objet d’études nouveau et riche d’enseignements pour la sociologie politique. Gaelle Dequirez étudie de façon précise les acteurs de cette mobilisation à l’échelle transnationale : organisations de jeunesse et organisations caritatives, médias en langue tamoule, associations locales fédérées au niveau national et comités nationaux coiffés par un secrétariat politique international, émanation des LTTE. Ces organisations s’adressent d’abord à la communauté tamoule mais se sont efforcées de mobiliser l’opinion publique des pays occidentaux pour qu’elle fasse pression sur les Etats et les organisations internationales, avec peu de succès jusqu’à présent. Reste à savoir ce qu’il adviendra de ces réseaux transnationaux après la défaite militaire des Tigres, mais l’auteur conclut que la mobilisation de la communauté à l’échelle mondiale n’est pas près de s’estomper.

Chapitre 7. Coping with further absences : Maaveerar Naal ceremonies in the post-war age,

par Natali Cristiana, Université de Milan Bicocca, Italie

Cristiana Natali, qui a déjà publié une étude passionnante sur les célébrations des héros par les Tigres à Sri Lanka, analyse avec beaucoup de pénétration dans une perspective anthropologique les cérémonies organisées par la diaspora tamoule en Italie à l’occasion de la fête des héros martyrs (Maaveerar Naal), et ce qu’il en est advenu dans le contexte de la défaite militaire des Tigres, et du durcissement du contrôle de la communauté tamoule par les autorités italiennes et plus généralement européennes. Le cérémonial visant à honorer les martyrs en l’absence de corps était organisé sur le modèle de ceux des cimetières du nord de Sri Lanka. Il était marqué par la retransmission du discours rituel du leader Prabhakaran. Mais dans la diaspora, outre cela, il donnait une place considérable aux spectacles de danse de bharata natyam, la danse classique de l’Inde du Sud, réhabilitée par la bourgeoisie tamoule à la fin de la période coloniale comme le symbole même de l’héritage culturel tamoul, et réinterprétée par les nationalistes tamouls sri lankais pour servir de véhicule à la représentation des combats et des souffrances de la guerre. Depuis mai 2009, le vide créé par la disparition de Prabhakaran, longtemps niée par ses partisans, et l’absence de cérémonies simultanées à Sri Lanka, a accentué le caractère funèbre de la célébration. Mais d’autres projets ont vu le jour, comme celui d’entreprendre un travail de mémoire et d’imagination aboutissant à la publication d’un livre rassemblant poèmes, dessins et compositions en prose, à l’usage des jeunes générations.

(article rédigé en anglais)

Chapitre 8. De la difficulté de parler à la construction des récits de vie,

par MANTOVAN Giacomo, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, CEIAS, France

Giacomo Mantovan étudie la production des récits de vie, ou plutôt des textes de demande d’asile politique par les migrants tamouls établis en France. Sa recherche est fondée sur l’observation des pratiques des intermédiaires (interprètes, avocats, médecins) entre les demandeurs d’asile et les autorités françaises (Office français de protection des réfugiés et apatrides et Commission de recours). Il montre le décalage entre les conceptions culturelles des Tamouls, pour qui le sujet est nécessairement collectif et les procédures de l’OFPRA qui réclame des récits individuels. Il met en exergue les difficultés rencontrées par son informateur principal pour “faire parler” ses clients, leur faire relater les violences dont ils ont été victimes, et les persuader qu’ils ont une histoire à eux qui mérite d’être contée, des choix politiques qui peuvent être mis en avant, au lieu de se contenter de recettes préfabriquées censées assurer le succès de la demande. Selon l’auteur – cette idée a fait l’objet de vifs débats durant la conférence – les officiers de l’OFPRA par leurs demandes stéréotypées conditionnent les récits des demandeurs tout en se méfiant de leur parole, produisant d’eux une image défavorable. Ce processus, notons-le, est analogue à celui par lequel la bureaucratie coloniale construisait le discours et l’image des populations qu’elle dominait.

 


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Publi� le: 12 septembre 2013
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