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Analyse : L’Afrique et le défi migratoire

Geopolitico.info - dimanche 24 novembre 2013

« Quiconque a le malheur d’immigrer une fois(…) restera toujours métèque toute sa vie, et étranger partout, même dans son pays d’origine. C’est notre malédiction à nous, immigrants ». (Pan Bouyoucas)

Les questions migratoires occupent une place importante dans les débats publics en Europe. Ces questions déchaînent les passions et excitent les opinions. Et en ces temps de crise, les images des arrivées massives d’immigrés qui prennent d’assaut les frontières européennes ravivent les craintes, les peurs, tout en alimentant les discours nationalistes, xénophobes et haineux de l’extrême droite et d’une partie de la droite conservatrice. 
L’immigration clandestine telle que nous l’observons est un phénomène qui peut ralentir le développement des pays pauvres, d’où partent la plupart des immigrés, lesquels sont poussés par la misère, le désespoir et le sous emploi. En effet, ces populations qui immigrent clandestinement prennent de très gros risques qui mettent leur vie en danger afin de rejoindre les pays développés, attrayants et présentant de meilleures conditions de vie. Elles n’hésitent donc pas à tout abandonner derrière elles pour tenter de rejoindre les côtes espagnoles ou italiennes à bord d’embarcations de fortune. Elles sont souvent aidées dans cette entreprise périlleuse par des réseaux mafieux ou par des passeurs peu scrupuleux qui leur font payer des sommes exorbitantes, entre 1 millions et 2 millions francs CFA, voire plus en fonction des lieux de départ et des destinations. Ainsi, chaque année des milliers de jeunes migrants meurent le long de ces routes transsahariennes : Mali, Niger, Mauritanie, Soudan, Tchad, Libye, Algérie, Maroc ; au large des îles canaries, à Malte ou à bord de navires de cargaison. Ces jeunes désespérés et sans espoir de trouver un emploi dans leur pays, veulent coûte que coûte contourner les frontières de l’espace Schengen, qui ressemblent de plus en plus à une forteresse, afin d’espérer trouver des perspectives meilleures. 
La résolution de ce phénomène qui a causé des milliers de victimes est tributaire de la création d’emplois par le biais des investissements, la mise en place d’une véritable politique de développement économique, la prévention des conflits et la lutte contre le jihadisme, qui jette de nos jours des milliers d’individus sur la route de l’exil.
En l’espace de quelques années, le Sénégal, mais également d’autres pays comme le Niger, la Libye sont devenus des pays de transit et de départ des immigrés, parce que les conditions économiques, politiques et sociales ne se sont pas véritablement améliorées et/ou ces Etats sont victimes de troubles majeurs. Au Sénégal par exemple, la plupart des jeunes pêcheurs qui ont perdu leurs emplois, à cause de la rareté des ressources halieutiques, due à la suractivité des grosses compagnies de pêche, et à la destruction de la faune et de la flore aquatique, prennent les pirogues qui mènent non pas au paradis mais à l’enfer. Il est évident en effet, que la perte d’emplois et de revenus dans le secteur de la pêche, le sous emploi des jeunes diplômés, les effets des politiques d’ajustements structurels avec les suppressions d’emplois, doublés de la crise du secteur artisanal et du monde rural, où plus de 70% des pauvres y vivent selon les statistiques de la Banque Mondiale sont les principales raisons qui expliquent la hausse exponentielle de ce phénomène d’immigration clandestine ces dernières années.
L’amplification du phénomène migratoire doit être prise au sérieux par les Etats africains, il révèle un malaise social profond et une grande misère. Partir, ou quitter un quotidien sans perspectives, pour se faire un destin ailleurs et pour aider la famille restée au pays est aussi une renaissance pour les candidats à l’immigration, dont la plupart naissent, grandissent et meurt sans ressources. Ces individus totalement désœuvrés, se sentent socialement inutiles à la société et voient leur chance d’être intégrée dans la population active définitivement hypothéquée, d’autant plus que l’Etat social n’a jamais réussi à exercer pleinement son pouvoir intégrateur. 
Ainsi, des populations entières prennent les routes ou les pirogues dans des conditions extrêmement dangereuses pour échapper à une misère quotidienne, au chômage endémique ou à des conflits ethniques, transfrontaliers qui menacent leur existence.
Ce phénomène montre également la faillite de l’Etat post colonial en Afrique, qui n’assume pas ses missions et qui délègue de plus en plus son rôle à des Organisations non gouvernementales. Et qui en un demi siècle d’indépendance, n’a pas su appliquer les bonnes solutions et méthodes pour sortir de cette situation de sous développement chronique.
L’Etat du Sénégal a mis en place un ensemble de mécanismes et de mesures pour lutter contre ce phénomène. Ainsi, Dakar avec l’aide de certains Etats membres de l’Union européenne avait mis en place le plan REVA (Retour vers l’agriculture). L’Espagne avait promis d’aider le Sénégal à hauteur de 20 millions d’euros pour la réussite de ce plan et la France avait annoncé pour sa part 2,5 millions d’euros pour financer des projets de développement. Mais c’était bien avant la crise qui secoue les économies européennes. 
Ce plan initié par le Président Wade en 2006 avait pour ambition d’aider les sénégalais candidats à l’immigration clandestine à rester dans leur pays, mais aussi à moderniser le secteur agricole. Dans cette perspective, il était question d’augmenter et de diversifier la production pour assurer une sécurité alimentaire, développer l’idée d’une agriculture privée, avec les exploitations familiales et aider les agriculteurs à accéder aux équipements agricoles modernes et au crédit pour la réalisation d’importants investissements.
Le plan devait fixer les jeunes dans leur terroir, améliorer la production agricole et le cadre de vie de ces populations, tout en créant des emplois directs, rémunérés, plus de 300 000 dans la première phase selon les prévisions des pouvoirs publics. 
Ce plan qui n’a pas donné les résultats escomptés, illustre un fait saillant, celui de l’échec de la politique agricole telle qu’elle a été menée depuis plusieurs décennies. La réussite de toute nouvelle politique agricole dépendra de plusieurs facteurs : d’abord, la formation des jeunes agriculteurs. Ensuite, l’Etat devra redéfinir ses priorités en matière de politique agricole, renforcer les structures spécialisées qui interviennent dans le secteur agricole, maîtriser la question essentielle de l’eau, moderniser les équipements et améliorer les techniques agricoles, enfin faire de l’agriculture sénégalaise non seulement une agriculture de subsistance, mais également de production agro-industrielle, destinée à l’exportation. Pour être compétitif au niveau international et pour réussir le pari de l’autosuffisance alimentaire dont s’est fixé tous les gouvernements depuis l’indépendance, l’Etat devra moderniser le secteur agricole en apportant des innovations majeurs tant dans la gestion des moyens techniques, financiers, humains que dans la production, la diversification et la commercialisation.
La production agricole ne doit pas reposer essentiellement sur l’arachide, même si aujourd’hui, la culture arachidière, héritée de la colonisation continue d’occuper une place de choix dans le budget du Sénégal. Les produits arachidiers représentent plus de 20 % du produit intérieur brut (PIB) et près de 80 % de la valeur des exportations. Ce qui signifie que les ressources financières de l’Etat dépendent pour une bonne part des récoltes de l’arachide.
Après des cycles de sécheresse plus ou moins longs qui ont entraîné d’importantes baisses de production, le Sénégal a fait en 2002, une récolte record de 1,2 millions de tonnes d’arachide. Cela représentait à peu près le double de la moyenne annuelle des années 90. Cependant, cette prééminence de la culture arachidière conduit à une importation des produits alimentaires, vivriers et laitiers. Ce qui fait que nous assistons non seulement à un déficit de la balance commerciale, moins 19% en 2006, et moins 17,6 % en 2008 du Produit intérieur brut (PIB), mais aussi à un déséquilibre sur le plan du développement régional. Dans le sens où toutes les infrastructures et les industries sont à Dakar, qui concentre l’essentiel des activités modernes. Cette situation constitue un handicap majeur pour le Sénégal et ne peut pas favoriser un développement durable et équitable.
La culture de l’arachide traverse une crise depuis plusieurs années. Les agriculteurs quittent de plus en plus les champs pour aller s’installer dans les grandes métropoles. La perte de revenus dans le secteur agricole, la sécheresse cyclique et la croissance démographique expliquent l’essor du secteur informel. Les pouvoirs publics ne peuvent absorber toutes les demandes d’emploi, d’autant plus que la sous industrialisation manifeste et le désengagement de l’Etat dans certains secteurs vitaux de l’économie est plus ou moins imposé par les institutions monétaires internationales.
C’est pourquoi, il est important que le Sénégal réinvente une nouvelle stratégie agricole, diversifie les cultures à travers de nouveaux programmes, et casse le monopole de la culture arachidière, qui entraîne déjà un appauvrissement des terres cultivables. Dans cette optique, il faudra aussi mettre l’accent sur la production de biocarburant, une énergie renouvelable, propre et qui peut permettre à l’Etat sénégalais de réduire d’une manière significative sa dépendance en pétrole, qui en ces temps de conjoncture économique, coûte trop cher aux contribuables déjà à la peine.
Au-delà du plan REVA, qui ne doit pas être un plan de plus, les pouvoirs publics doivent aider les jeunes candidats à l’immigration, qui sont également issus des grands centres urbains à créer des petites et moyennes entreprises. Ces jeunes devront être formés, accompagnés et suivis aussi bien dans la phase de création de leur PME, que dans les premières années post création. Sans oublier de souligner in fine que les candidats à l’immigration, malgré leur vie sociale marquée par la précarité, doivent démystifier l’Europe pour ne pas désenchanter. L’Europe, contrairement aux idées reçues n’est pas un paradis sur terre, mais un autre monde avec ses règles de fonctionnement, ses barrières administratives parfois infranchissables, son lot de chômeurs et de précaires. Actuellement, immigrés légaux et illégaux sont devenus les boucs émissaires de cette Europe, confrontée à une profonde crise économique et sociale. L’immigré devient ainsi le responsable de tous les maux de la société. Dans ce climat délétère, malsain, on peut tout dire sur lui sans jamais être inquiété et sanctionné. Dans la mesure où le discours portant sur la haine de l’autre ou sur la haine raciale tend à être légitimité par les pouvoirs publics. Nous voilà donc de plain pied dans ce que soulignait Michel Foucault à savoir le « Bio politique », dans lequel les individus visés par les mesures exceptionnelles font partie de communautés culturelles spécifiques et ils sont désignés comme sources potentielles de danger et par conséquent sont traités comme des ennemis et profiteurs.
Mais la réalité est bien différente de ce que véhiculent l’extrême droite et une partie de la droite conservatrice. En effet, les données statistiques de l’OCDE montrent régulièrement l’apport décisif des immigrés dans la compétitivité, la croissance et le développement des économies européennes. Toute l’histoire de l’Europe démontre que les pays d’accueil ont largement bénéficié de l’effet migratoire, et ce à tous les niveaux : de la concentration des chercheurs dans les laboratoires, les universités aux travailleurs qualifiés et non qualifiés, sans oublier l’apport essentiel des artistes.
Malgré les crises et les conflits, il est temps que l’Afrique comprenne que l’Europe tant rêvée, tant désirée, n’est plus une véritable puissance, qu’elle est malade de ses mauvais choix, de son conservatisme et de la raréfaction des ressources. Les pays nantis et les pays pauvres ne sont pas restés immuablement les mêmes ; la roue va certainement tourner. Donc, il faut que nos dirigeants acceptent de mener des réformes profondes, afin de profiter et d’utiliser leurs populations très jeunes, qui représentent un immense atout dans la course pour le développement et le leadership de demain.

Par Souleymane Sadio Diallo, docteur en science politique.
dialloley@yahoo.fr
Pour www.geopolitico.info  ;


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